L'aveuglement (volontaire) et l'écoute (sélective) d'un spécialiste (de la santé mentale)

On a tous connu quelqu’un un jour qui fait de l’aveuglement (volontaire) et de l’écoute (sélective).

Moi, ça été mon psychiatre.

Un médecin spécialiste que j’ai flushé la semaine dernière pour cause d’aveuglement volontaire, d’écoute sélective et d’incompétence.

Je l’ai flushé après qu’il ait malheureusement causé des dégâts importants. Dans ma tête.

Ça fait des mois que j’affirme que je souffre d’un état de stress post-traumatique.

Lui continait de soutenir que j’avais une dépression majeure. Point.

Je lui ai parlé de mes crises d’angoisse quotidiennes. Je lui ai dit que j’en faisais plusieurs fois par jour. Je lui ai répété que je me levais chaque matin avec une intense douleur à la poitrine. Je lui ai raconté mes douches froides.

Je lui ai dit que j’étais rendu incapable de faire mon jogging. Dès les premières foulées, des flashs dans ma tête. Moi qui sort du taxi à 10 coins de rues de l’appartement de mon ex-conjointe. Je commence à courir le plus long sprint de ma vie, parce que mon ex voulait mettre fin à ses jours. J’ai vécu 25 ans avec cette femme qui est la mère de mes deux enfants.

Je lui ai raconté ma ride en taxi. Le chauffeur qui riait de moi parce que je lui ai dit de se grouiller, que mon ex voulait se suicider. Il riait et il avançait pépère, de La Presse jusqu’à Verdun. Moi, je pleurais à l’arrière et je m’imaginais téléphoner à mes enfants pour leur dire que leur mère était morte, que je n’étais pas arrivé à temps à cause d’un connard de chauffeur de taxi.

Je lui ai parlé de mon meilleur ami qui s’est suicidé en 2003, marquant à jamais ses trois filles. Je lui ai dit qu’en courant, je me répétais que je voulais éviter cette souffrance à mes enfants.

Je lui ai mentionné que deux semaines plus tard, mon ex a fait une vraie tentative. J’ai pris ma voiture pour me rendre à l’hôpital de Verdun sans savoir si elle était morte ou vivante.

Je lui ai précisé que mon ex-belle-mère a crissé son camp pour retourner chez elle, à peine une heure après que je sois arrivé à l’hôpital.

Je lui ai signalé que j’ai dû téléphoner à mes enfants deux fois en deux semaines pour leur dire que maman était à l’hôpital et que ce n’était pas parce qu’elle s’était coupée en cuisinant.

Je lui ai raconté que mes enfants voyaient l’état de leur mère décliner lentement mais sûrement alors qu’elle était hospitalisée à Douglas, que Noémie et David avait surnommé Shutter Island. Avec raison.

Je lui ai dit que j’ai alors pris la décision d’héberger mon ex, parce que nous étions la seule famille qu’elle avait. Que ni sa mère ni son père n’ont levé le petit doigt. Je lui ai précisé que ces 8 mois avaient été très difficiles pour moi. Qu’il m’arrivait souvent de ne pas vouloir rentrer à la maison après une journée de travail. Que j’arrivais chez moi et que je voyais alors mes deux enfants consoler leur mère. Et je me disais que c’était bien vrai que nous étions sa seule famille.

Je lui ai raconté la frousse que nous avons eu trois semaines avant que je ne me rende à l’hôpital en novembre 2018. Personne n’avait de nouvelles de Nathalie et j’ai pris ma voiture pour me rendre chez elle, la peur au ventre.

Je lui ai mentionné mon épisode du « cubicule », à l’observation Z des urgences de l’hôpital Charles-LeMoyne. Une salle d’observation barrée et vitrée où l’on m’a placé sur une civière avec comme seuls vêtements mes bobettes et ma jaquette. Je lui ai relaté ma crise de panique dans ce cubicule alors que je m’étais rendu de mon plein gré à l’hôpital pour avoir de l’aide.

Mon diagnostic ? Dépression majeure.

Je l’ai cru au début. C’est un psychiatre. Il a fait de longues études. Moi, je ne suis qu’un journaliste dont le dernier cours de science remonte au secondaire 5.

En plus, je le trouvais sympathique, chaleureux et empathique. Que demander de mieux ?

J’ai pris un premier antidépresseur. Échec. J’ai pris un deuxième antidépresseur. Deuxième échec. Un troisième. Ça ne fonctionne toujours pas. Un quatrième. Encore un échec.

J’ai pris de l’Ativan pendant un an. Pour calmer mes crises de panique. Mon psychiatre répétait qu’on s’occuperait du sevrage une fois qu’on aurait trouvé le bon antidépresseur.

Il doit savoir ce qu’il fait, que je me disais.

Un moment donné, j’ai commencé à me poser des questions. Un moment donné, j’ai commencé à m’informer de mon côté.

J’ai lu des centaines de textes. J’ai lu des dizaines d’études scientifiques.

Un moment donné, j’ai commencé à lui dire qu’il faudrait peut-être revoir mon diagnostic. Une idée, comme ça…

D’autant plus que c’est une banale recommandation de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec. Penser à revoir le diagnostic après l’échec de deux antidépresseurs. Les autres diagnostics possibles ? Notamment un état de stress post-traumatique. Je dis ça, je dis rien…

Sauf que ma psychologue m’avait prévenu que c’était pas de la tarte, amener un psychiatre à revoir son diagnostic. « Ça prenait de la preuve, de la preuve et encore de la preuve. »

Je me suis dit que si raconter mes symptômes n’était pas suffisant, j’allais engager la bataille sur son terrain.

J’ai lu encore plus de textes, encore plus d’études scientifiques. Je me présentais à mes rendez-vous avec mes études sous le bras.

Je lui ai parlé de l’hippocampe, du système limbique, du système nerveux, du cortisol, du poids allostatique…

Vous allez dire que je suis un peu con. D’abord, quand t’as un choc post-traumatique, tu ne le sais pas au début que ça s’appelle comme ça. Et puis, t’es en face d’un spécialiste. Et ça ne va pas si bien dans ta tête. T’es un peu malade, quoi. Et la personne devant toi est justement là pour te soigner…

Quand je suis à nouveau tombé en arrêt de travail, au début du mois de janvier, il a changé son diagnostic. Je n’avais plus une dépression majeure, je souffrais d’un trouble dépressif majeur résistant.

Ça veut dire que les antidépresseurs ne fonctionnaient pas sur moi. J’avais remarqué, en effet…

Sauf que je ne le croyais plus. Tout ce qu’il me disait, je le contre-vérifiais.

J’ai trouvé un test pour évaluer si une personne souffre d’un état post-traumatique. Je ne l’ai pas trouvé sur le site de Madame Minou. C’est le test recommandé par le DSM-5, la bible des psychiatres. Mon score : 4,1 sur 5, soit un état de stress post-traumatique grave.

Mon psychiatre ne m’a fait passer aucun test en un an.

Je lui ai même dit que si j’affirmais que j’avais un ESPT, ce n’était pas pour me rendre intéressant. Une simple dépression, même majeure, ferait très bien mon affaire…

Mais ce n’est pas le pire. Rien de ce qui précède n’est aussi pire que ce qui s’est produit dans son bureau à la mi-janvier 2020.

Je lui parle à nouveau de mes difficultés à faire du jogging.

Et là, il me demande : « Quel est le problème avec le jogging ? »

Dans ma tête, ça explose. J’ai parlé plus d’une fois de mes flashs en essayant de faire du jogging. Ça fait des mois que j’en parle.

J’essaie de rester calme. (Oui, oui, je suis capable, même malade.) Je lui répète à nouveau le « problème avec le jogging ».

Et il répond : « Mais c’est un symptôme d’un état de stress post-traumatique, ça. »

Une autre explosion dans ma tête.

Rendu là, aussi bien lui parler à nouveau de mes difficultés à conduire ma voiture. Comment je serre mon volant, comment je panique au moindre son…

Et il répond à nouveau : « Ça aussi, c’est un symptôme d’un ESPT. »

Une troisième explosion dans mon cerveau. Mais ce n’est pas comme un texte d’Alexandre Pratt, qui s’amuse à dévoiler des statistiques sportives décapantes et qui intitule sa chronique : Une année folle à faire exploser votre cerveau.

Mon psychiatre me dit alors qu’on va finir par trouver la bonne molécule. Il me parle du Prozac et d’autres molécules dont je ne me rappelle pas. Mon cerveau est ailleurs. Ça se bouscule dans ma tête. Et je me vois, moi le rat de laboratoire, essayer des anditépresseurs à l’infini…

Je quitte son bureau en état de choc.

Mais quand je répète que je suis fort en tabarnak, que je suis un criss de fucking warrior, que je peux être têtu comme une mûle…

De retour chez moi, je recommence mes recherches. Ma psychologue m’avait notamment parlé du propalonol pour le traitement de l’ESPT.

Je trouve plusieurs études qui montrent l’efficacité de ce médicament. C’est quoi du propalonol ? C’est un bêta-bloquant. Ça diminue le rythme cardiaque, la pression artérielle et ça réduit le niveau de cortisol sécrété par le cerveau.

Je réussis à parler au psychologue québécois qui a mis sur pied un protocole de traitement avec le propalonol pour l’ESPT. Je découvre en même temps que ce médicament est utilisé depuis le début des années… 70 ! Pour traiter l’état de stress post-traumatique.

Je suis en tabarnak. Je demande un nouveau rendez-vous avec mon psychiatre. Je demande à ma fille et à mon ex de m’accompagner avec mon intervenante du CLSC.

La rencontre dure 1h30! Il ne veut rien savoir de me prescrire du propalonol. Il affirme que les études montrent que ça ne marche pas. Moi, j’en ai lu plusieurs qui disent le contraire. Je ne les ai pas trouvées sur le site de Madame Minou.

Il dit aussi s’inquiéter des effets secondaires sur moi. Je lui demande de choisir n’importe quel des antidépresseurs qu’il m’a prescrit et de me lire la liste des effets secondaires possibles de ce médicament.

Mais toujours rien à faire. C’est mon ex qui finit par dire : quels sont les risques s’il prend ce médicament ?

Quelques minutes plus tôt, elle a dit à mon psychiatre que ça faisait 28 ans qu’elle me connaissait et qu’elle ne reconnaissait plus l’homme qu’elle avait connu…

Mon psychiatre dit alors s’inquiéter pour mon coeur. Je lui réponds que mon coeur bat d’habitude à 60 pulsations par minute au repos quand je suis capable de faire mon jogging régulièrement. J’ajoute qu’il peut me faire passer un électrocardiogramme n’importe quand pour vérifier la santé de mon coeur physique.

Il est toujours convaincu que ça ne marchera pas, mais de guerre lasse, il remplit ma prescription.

Vous savez quoi ? Ça fonctionne.

Désolé, ce n’est pas fini. Je continue de vous raconter mon année folle, qui va faire exploser votre cerveau.

Les études montrent que la relation avec un médecin, un psychiatre, un psychologue représente jusqu’à 40% dans le succès d’un traitement. Sauf que le contraire est aussi vrai.

Quand j’ai entendu mon psychiatre demander quel était le problème avec le jogging, l’explosion dans mon cerveau n’était pas qu’au sens figuré. S’il restait du cortisol, mon cerveau a alors vidé ses réserves.

Je laisse le Dr Sonia Lupien, spécialiste du stress, expliquer ce qui se passe alors.

« Nos résultats ont permis de démontrer que lorsqu’une mémoire négative est réactivée et qu’une personne est ensuite exposée à un stresseur, les hormones de stress produites mènent à une hyper-reconsolidation de la mémoire négative. »

Ça veut dire quoi en bon français ?

État de stress post-traumatique = hypervigilance. Stress qui s’ajoute = état de stress post-traumatique encore plus important.

Ça veut dire quoi concrètement ?

Depuis que mon psychiatre m’a demandé quel était le problème avec le jogging, je fais maintenant des crises de panique chaque fois que je vais à l’épicerie, quand mon téléphone sonne, quand mon chien jappe, alouette…

Une chance que le propalonol m’aide un peu. Chanceux que je suis.

Vous trouvez que votre cerveau a assez explosé comme ça ?

Malheureusement, ce n’est pas terminé.

Entre deux crises de panique, ça continue de grouiller dans ma tête. Dimanche dernier, en faisant ma vaisselle, un flash me vient : est-ce que l’Ativan peut empirer un ESPT ?

En même temps je me dis qu’il y a toujours bien des limites au boutte de la marde

Je google les mots suivants : Ativan et état de stress post-traumatique.

Plein des résultats. Des pages de résultats. Un des premiers est un communiqué de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Pas exactement une obscure organisation qui prône le réalignement des chakras.

Le communiqué, qui date de 2013, recommande ne pas prescrire des benzodiazépines dans le cas d’un état de stress post-traumatique. L’Ativan est un anxyolitique qui fait partie de la catégorie des benzodiazépines.

Pire encore, une méta-analyse publiée en juillet 2015 dans The Journal of Psychiatric Practice conclut que « l’utilisation de benzodiazépines chez les patients qui ont vécu un trauma pourrait accroître le risque de développer un état de stress post-traumatique Ce risque est de 2 à 5 fois plus élevé lorsque des benzodiazépines sont prescrits.

Et mon psychiatre qui s’inquiétait de mon rythme cardiaque…

p.s. : Il paraît que ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. Je vais être fort en ta quand je serai guéri 😉

Publié par

ÉP Champagne

Humain de 51 ans. Né sous le nom d’Éric-Pierre Champagne, un 15 avril 1967. Parfaitement imparfait. Se pose beaucoup de questions et n’a pas toujours les réponses. Se demande justement où s’en va homo sapiens… Toujours dans le sens de l’évolution? Et quelle évolution? Actuellement en dépression et fait de « fucking » petits pas pour s’en sortir. Écrire et composer de la musique sont les deux choses qui me font le plus grand bien dans ces moments difficiles. En plus de faire du jogging. Sauf que je ne peux pas courir plusieurs fois par jour. Écrire et faire de la musique, si. Quand je ne suis pas en arrêt de travail, je suis journaliste. Mais aussi plein d’autres choses. Père de deux adultes, propriétaire d’un gros toutou et d’un chat, amant de la nature, de la musique, du jardinage, des randonnées en montagne, des balades en vélo, de milk shake préparés exclusivement à la laiterie La Pinte et amoureux de la vie, quand elle ne me tombe pas dessus, comme le ciel chez les Gaulois. Je ne suis pas à une contradiction près, j’ai quelques bibittes dans ma tête et autres blessures de l’âme, comme la majorité des habitants de cette planète. Mais dont la grande majorité, justement, ne veut tout simplement pas l’avouer. Préoccupé par l’avenir de la planète, mais surtout de l’avenir d’homo sapiens et celui des relations humaines. Parce que c’est ce qu’on est, après tout, des animaux sociaux. Encore un brin naïf, malgré plusieurs poils de barbe blancs et quelques cheveux aussi. Toujours envie de changer le monde, mais j’ai appris à la dure que les sauveurs n’existent pas. On fait juste notre petite contribution, pis c’est ben correct comme ça. Dans un premier temps, vous allez retrouver sur Homo sapiens mes textes, plutôt personnels, et mes compositions musicales, qui ne passeront pas à CKOI. Et j’en suis fort aise. Plus tard, pourquoi pas, on y retrouvera aussi des histoires qui font du bien. Des histoires d’humanité. Des histoires de héros ordinaires. De chevalier Jedi qui restent du côté lumineux de la Force et qui font le bien à petite échelle. Pour se rappeler qu’homo sapiens existe encore et que son avenir n’est pas nécessairement celui qu’on voit venir. Parce qu’être naïf, du moins un peu, me semble qu’on a encore besoin de ça, non?

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