Bienvenue en «happycratie»

« Si on établit que le bonheur est la chose la plus importante dans la vie et que l’humain serait capable de gérer ses émotions de façon stratégique, eh bien, le mal de vivre est un signe de manque de volonté, d’une personne dysfonctionnelle, ou peut-être même d’une vie ratée. »

Ce sont les propos de la psychiatre Marie-Ève Cotton, en entrevue hier au micro de Stéphan Bureau sur les ondes de Radio-Canada.

`> Les effets pervers de l’industrie du bonheur

Ici, Mme Cotton cherche à illustrer l’absurdité de l’hypothèse de départ. Celle du bonheur à tout prix. Pis que si t’es pas heureux, ben c’est de ta faute.

Ça se peut.  Mais souvent, le problème est plus complexe qu’il n’y paraît à première vue.

Plutôt que de nous parler de bonheur, Marie-Ève Cotton nous parle de souffrance, un sujet moins à la mode.

Parce qu’avant de disparaître, une souffrance doit être entendue et légitimée, dit-elle. J’en sais quelque chose.

Ce n’est pas notre plus grande force en tant que société. J’y reviens plus tard.

Selon elle, le lucratif écosystème des livres, des conférenciers, des conseillers, des magazines et des blogues consacrés à la croissance personnelle peut créer, dans le public, une sorte d’obligation au bonheur, une culpabilité quant aux sentiments négatifs ainsi qu’une pression de la performance.

Je l’ai écrit dans un autre billet, cette industrie est évaluée à 10 milliards de dollars US aux États-Unis seulement.

Je n’ai pas de chiffres pour le Québec, mais il suffit d’aller faire un tour dans une librairie pour constater qu’on fait la part belle à ces ouvrages, qui sont parmi les meilleurs vendeurs.

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L’obligation au bonheur, la culpabilité, je peux confirmer que ça fonctionne, d’une certaine façon. Car la pression est forte.

Il m’arrive de me sentir coupable quand la vague d’émotions négatives prend le contrôle de mon cerveau. Il m’arrive de me sentir coupable de ne pas être en mesure de reprendre le travail. Il m’arrive de me sentir coupable de ne pas me sentir utile.

Eh oui ! Même moi qui n’hésite pas à parler ouvertement de ma dépression…

Je peux juste imaginer l’effet dévastateur que ça peut avoir sur des gens qui ne veulent même pas reconnaître qu’ils sont malade de peur d’être stigmatisés. L’obligation au bonheur et à la culpabilité sont sûrement multipliés par mille. Et la souffrance, tout autant.

Toujours selon Marie-Ève Cotton, la fétichisation du bonheur de notre « happycratie » peut également diminuer l’empathie et ouvrir la porte à la médicalisation du mal-être.

Mais qu’est-ce que l’empathie ? J’ai l’impression qu’on a oublié la signification de ce mot.

Selon Le Larousse, c’est la faculté intuitive de se mettre à la place d’autrui, de percevoir ce qu’il ressent.

Se mettre à la place d’autrui quand il souffre, ce n’est pas toujours évident, ce n’est pas toujours facile. C’est néanmoins essentiel.

Mais nous avons de plus en plus une empathie « géographique ».

Je m’explique.

Plus l’objet de notre empathie est éloigné géographiquement, plus c’est facile.

C’est un peu ce que nous dit Isabelle Hachey dans sa chronique de ce matin.

> Ne détournons pas le regard

Elle nous invite à ne pas détourner le regarde de cette terrible photo qui montre un père salvadorien et sa fille morts noyés alors qu’ils cherchaient à entrer aux États-Unis.

Elle nous rappelle Alan Kurdi, ce petit garçon de 3 ans mort sur une plage de Turquie en 2015. Isabelle nous rappelle que la main sur le coeur, la larme à l’oeil, les politiciens avaient dit : « Plus jamais » !

Comme en 2015, je suis persuadé que le public va être choqué par cette photo. Je suis persuadé que les messages sur Facebook, les lettres aux journaux vont exploser dans les prochains jours.

Et comme en 2015, l’histoire va sombrer dans l’oubli.

Tout simplement parce que l’objet de notre empathie est situé à des milliers de kilomètres de chez soi.

Plus c’est près, plus ça risque d’être confrontant. Plus ça risque d’être difficile de se mettre à la place d’autrui, de percevoir ce qu’il ressent. Qui sait, c’est peut-être un miroir dans lequel les gens n’osent regarder de peur de s’y retrouver, un peu ?

C’est peut-être l’une des raisons qui explique que les Québécois sont si généreux avec leur portefeuille. Montrez-leur un téléthon, ils ont ouvrir leur carnet de chèque. Montrez-leur une inondation, les dons vont arriver à pleines caisses.

Sauf que les Québécois sont aussi ceux qui font le moins de bénévolat dans tout le pays, selon Statistique Canada.

Donnez de l’argent ou des biens, c’est moins confrontant que donner de son temps.

Faire du bénévolat, ça veut aussi dire, souvent, mettre à l’épreuve nos capacités d’empathie. Ça veut aussi dire faire face à la souffrance.

Mais comment faire face à la souffrance quand le bonheur, même factice, est devenu l’étalon de mesure par excellence.

Je suis persuadé que c’est là l’un des principaux défis de notre monde moderne. Retrouver notre empathie et notre humanité.

Les problèmes de santé mentale ne vont pas aller en diminuant. La solitude, elle, s’accélère à vitesse grand V. Le nombre de personne vivant seules a plus que doublé au Canada depuis 35 ans. Et le problème est encore plus criant au Québec.

> La solitude, un problème qui grandit au Canada

Ça me fait penser à cette entrevue avec la plongeuse Lysanne Richard, qui a accepté d’être porte-parole du Défi Douglas, un triathlon qui vise à recueillir des fonds pour l’Institut universitaire en santé mentale Douglas.

> Le dépassement de soi, selon Lysanne Richard

Une phrase m’a particulièrement marqué :

« Peu importe la difficulté qu’on affronte dans notre vie, si on se sent seul, ça va être super difficile de se relever. »

Je peux en témoigner. Je vis l’épreuve la plus difficile de ma vie et je me sens quand même seul. Je sais que je ne suis pas totalement seul, mais quand je me lève le matin, que la douleur à la poitrine se réveille en même que j’ouvre les yeux, je me sens seul.

Je ne le suis pas, seul, du moins je ne suis pas aussi seul que bien des gens. Et ça me fait réaliser à quel point c’est souffrant et à quel point ils sont nombreux à vivre la solitude.

Alors contrairement à ce que plusieurs experts prétendent, ce n’est pas plus de technologie qui vont sauver Homo sapiens. Ou même sauver la planète.

Ce qui manque, c’est de l’empathie et de l’humanité.

Ça ne s’invente pas. On ne peut pas les breveter. Ça ne se commercialise pas.

C’est vieux comme le monde et nous en avons besoin plus que jamais.

Publié par

ÉP Champagne

Humain de 51 ans. Né sous le nom d’Éric-Pierre Champagne, un 15 avril 1967. Parfaitement imparfait. Se pose beaucoup de questions et n’a pas toujours les réponses. Se demande justement où s’en va homo sapiens… Toujours dans le sens de l’évolution? Et quelle évolution? Actuellement en dépression et fait de « fucking » petits pas pour s’en sortir. Écrire et composer de la musique sont les deux choses qui me font le plus grand bien dans ces moments difficiles. En plus de faire du jogging. Sauf que je ne peux pas courir plusieurs fois par jour. Écrire et faire de la musique, si. Quand je ne suis pas en arrêt de travail, je suis journaliste. Mais aussi plein d’autres choses. Père de deux adultes, propriétaire d’un gros toutou et d’un chat, amant de la nature, de la musique, du jardinage, des randonnées en montagne, des balades en vélo, de milk shake préparés exclusivement à la laiterie La Pinte et amoureux de la vie, quand elle ne me tombe pas dessus, comme le ciel chez les Gaulois. Je ne suis pas à une contradiction près, j’ai quelques bibittes dans ma tête et autres blessures de l’âme, comme la majorité des habitants de cette planète. Mais dont la grande majorité, justement, ne veut tout simplement pas l’avouer. Préoccupé par l’avenir de la planète, mais surtout de l’avenir d’homo sapiens et celui des relations humaines. Parce que c’est ce qu’on est, après tout, des animaux sociaux. Encore un brin naïf, malgré plusieurs poils de barbe blancs et quelques cheveux aussi. Toujours envie de changer le monde, mais j’ai appris à la dure que les sauveurs n’existent pas. On fait juste notre petite contribution, pis c’est ben correct comme ça. Dans un premier temps, vous allez retrouver sur Homo sapiens mes textes, plutôt personnels, et mes compositions musicales, qui ne passeront pas à CKOI. Et j’en suis fort aise. Plus tard, pourquoi pas, on y retrouvera aussi des histoires qui font du bien. Des histoires d’humanité. Des histoires de héros ordinaires. De chevalier Jedi qui restent du côté lumineux de la Force et qui font le bien à petite échelle. Pour se rappeler qu’homo sapiens existe encore et que son avenir n’est pas nécessairement celui qu’on voit venir. Parce qu’être naïf, du moins un peu, me semble qu’on a encore besoin de ça, non?

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